REYL
Toc toc toc.
Le seigneur dragon pensa d’abord qu’il rêvait. Il se retourna dans ses draps. Ses pensées étaient embrouillées par un demi-sommeil.
Toc toc toc.
Il cligna plusieurs fois des yeux. Non, il n’était pas endormi. Il ne rêvait donc pas. Il se leva d’un bond. La soudaineté de l’action le fit vaciller, mais il réussit à ne pas tomber.
« Messire, messire ! » entendit-il à travers la porte.
Il ramassa son poignard sur son bureau et entrouvrit la porte.
- Messire, dit le soldat qui se tenait derrière, le camp des troupes de Sire Gregor a été attaqué.
- Attaqué ? s’étonna Reyl.
- Oui. Apparemment un raid. Il y a plusieurs morts.
- J’arrive tout de suite.
Il réfléchit un instant, avant de rajouter :
- Allez voir si ma fille est en sécurité.
Le soldat acquiesça et Reyl referma la porte. Contrairement à tous les matins, il dut revêtir son armure dragon rouge sombre sans l’aide de personne. Cela lui prit plusieurs minutes, mais il ne voulait pas paraître sans. C’était le symbole de son pouvoir.
Dès qu’il fut près, il quitta ses appartements et se dirigea vers la cour principale. Comme il sortait peu à peu du sommeil, des questions lui venaient à l’esprit.
Combien de morts dans notre camp ? Combien étaient les elfes noirs ? Sont-ils tous morts ou ont-ils pu s’échapper ? Si les elfes noirs sont capables de faire un raid à Degry, sont-ils capables de lancer une attaquer de plus grande envergure ?
Il arriva dans la cour, puis dans les écuries, où il enfourcha le premier cheval qu’il vit. La nuit était toujours là, bien que sans doute avancée. Il se lança au galop dans la descente de la longue voie qui serpentait dans la ville jusqu’aux grandes portes. Le chemin était régulièrement éclairé par des torches et des braséros. Des soldats citoyens y patrouillaient, sans doute à l’initiative de l’officier du poste de garde, à l’entrée de la ville. Tous les soldats qu’il croisa se mirent au garde à vous, bien qu’il ne leur accordait qu’à peine un regard.
Il s’arrêta devant le dit poste de garde. Le capitaine l’y attendait, vêtue de sa maille.
- Suivez moi, j’aurai sans doute besoin de quelqu’un pour transmettre mes ordres, dit simplement Reyl .
Il sortit de la ville, suivi du capitaine qui avait sauté sur une monture.
Il régnait une agitation importante aux alentours du camp et à l’intérieur, constata rapidement le seigneur dragon.
A l’entrée s’étaient rassemblés de nombreux Princes dragons de Gregor tous en armure, autour du haut prince en personne. Derrière, Reyl distingua des soldats citoyens qui patrouillaient dans le camp, des gens du peuple qui s’étaient réveillés et qui restaient hors de leurs tentes, alarmés.
- Désolé de vous réveiller à une heure si tardive, mon seigneur, dit ironiquement Gregor lorsqu’il le vit arriver.
Reyl ne lui accorda pas le moindre sourire en démontant au milieu du petit groupe de princes dragons.
- Que c’est-il passé, exactement ?
- Un raid. Ils ont frappé et se sont retirés aussitôt. Ils ont tué plusieurs soldats de garde et même des civils. Ils ont incendié une tente.
- Combien étaient-ils ?
- Pas d’estimation précise, répondit Gregor. Ils n’étaient pas en effectif pléthorique, sinon je ne serai peut-être pas là pour vous en parler, et ils auraient eu du mal à échapper aux cavaliers en patrouille autour du camp. Ils n’étaient pas non plus si peu nombreux que ça, car ils ont fait plusieurs victimes. Vous voulez voir ?
Reyl hocha la tête et suivit le haut prince qui le mena à quelques tentes de là, près des restes calcinés de l’une d’elles.
Quatre soldats citoyens gisaient là, dans un bain de sang. Deux avaient un carreau fiché dans le cou, les autres étaient morts par la lame. Une analyse rapide lui apprit que les meurtriers étaient des experts du combat à l’épée. Les coups portés l’étaient avec une redoutable précision aux endroits les plus mortels.
- Un raid classique, dit Gregor le regard baissé sur les corps. Tirs à courte portée puis combat rapproché.
- Vous n’avez trouvé aucun corps d’elfes noirs ? s’étonna Reyl.
- Non. Lorsque les premiers renforts sont arrivés suite à l’alerte donnée par ceux-là, ils les ont trouvés comme ça. Il y a quelques autres soldats tués par des projectiles, et malheureusement, deux familles ont été assassinées dans leur tente. Soit les Druchii ont subi aucune perte, soit ils ont emporté leurs morts, ce dont je doute, car échapper aux cavaliers en patrouille en traînant des cadavres n’est pas chose facile.
- Des experts donc. Des Ombres ?
- Sans doute. Cela expliquerait la parfaite exécution de l’attaque, notamment la précision des tirs. Un carreau pour une gorge.
Reyl grimaça.
- Que pensez-vous de leur but ? questionna-t-il.
- Nous prouver qu’ils peuvent nous atteindre ? Nous faire peur ? Repérer nos faiblesses en vue d’une attaque ? Les raisons ne manquent pas.
Reyl sentait dans la voix de Gregor une sorte d’inquiétude. Lui-même ne la partageait pas vraiment. Ce raid ne prouvait rien. Il doutait que les elfes noirs avaient assez d’hommes pour d’une part occuper le Weyr, et d’autre part lancer une attaque contre Degry. Cependant il valait mieux être prudent, effectivement.
- Dès le levé du jour, dit-il à l’intention de Gregor, tous vos hommes, et tous vos civils rentreront à l’intérieur des murs. Plus de camp extérieur désormais.
Gregor se contenta d’acquiescer. Reyl reprit :
- Nous nous débrouillerons, nous trouverons la place, quitte à faire dormir un des vôtres dans chaque maison de la cité.
- Merci à vous, Reyl. Nous serons plus en sécurité dans vos murs.
- En attendant, je vais envoyer des hommes pour renforcer les patrouilles autour du camp et des murs, ainsi qu’une garnison pour défendre le camp en attendant le levée du jour.
Reyl se tourna vers le capitaine.
- Transmettez mes ordres.
- Bien, Mon Seigneur.
L’homme se retira.
La tension sembla retomber chez les princes dragons, autour de lui, qui le regardaient. Gregor, lui, semblait toujours préoccupé. Il regardait avec tristesse les braves qui avaient trouvé la mort ici, il y a quelques temps à peine. Reyl voulut trouver des mots pour les défunts, mais il n’en eut pas le temps. Un cavalier arrivait en trombe de la ville. Il démonta dès qu’il fut à leur hauteur.
Reyl reconnut le garde normalement en faction devant sa porte, celui qui l’avait réveillé. Il semblait choqué.
- Mon seigneur, dit-il avec gravité, puis-je vous parler en privé ?
Reyl fut soudain inquiet. Etait-ce à propos de sa fille ?
Il emmena le soldat à l’écart, à la limite de la zone éclairée par les torches du camp.
- Mon seigneur, votre fille n’est pas dans ses appartements.
- Quoi ?
- J’ai frappé longuement, personne ne répondait. Alors je suis entré. L’endroit était désert, le lit même pas défait.
Reyl devînt blême. Le raid… Une diversion pour enlever sa fille ? C’était insensé, comment les elfes noirs pouvaient-ils savoir où elle se trouvait ?
Il resta là, silencieux, ne parvenant pas à y croire. Il sentit soudain la présence de Gregor derrière lui.
- Puis-je vous parler seul à seul, Reyl ?
Que lui voulait Gregor ? Sa fille venait de disparaître, il n’avait pas le temps de bavarder.
Le garde s’éclipsa sur un geste de Reyl. Gregor attendit qu’il fut loin pour parler.
- C’est votre fille qui a disparue, n’est-ce pas ?
Reyl fut abasourdi. Comment savait-il cela ? Les avait-il entendu ?
- Comment le savez-vous ? demanda le seigneur dragon.
- En fait, votre fille n’a pas disparue. C’est moi qui lui ai fourni des chevaux, à elle et à son ami magicien, pour se rendre au hall des dragons, avec une autorisation écrite pour y pénétrer.
Reyl resta choqué de longues secondes. Qui était ce Gregor pour oser prendre de telles initiatives sans l’en aviser ? Jouait-il avec la vie de sa fille ?
- Comment avez-vous osé ? rugit Reyl.
Les princes dragons, encore à quelques mètres, se tournèrent soudain vers eux, intrigués.
- Je pense réellement que les dragons peuvent être réveillés par ce Tyrael.
- Vous jetez ma fille dans l’inconnu, alors que les elfes noirs nous attaquent ?
Il criait. Il n’en pouvait plus, était prêt à frapper Gregor.
- Ne vous inquiétez pas pour votre fille. J’avais prévenu mes éclaireurs de leur passage. Ils les ont bien vu quitter le camp, peu avant l’attaque. Ils ont quitté la ville, sains et saufs. J’ai même envoyé quelqu’un pour suivre votre fille. Il devrait nous envoyer un oiseau bientôt.
- Qu’en savez-vous ? Et si les elfes noirs étaient présents en plus grand nombre dehors ?
- J’ai aussi envoyé des cavaliers explorer plus loin les alentours après l’attaque, ils sont tous revenus et n’ont rien vu.
- Je me fiche de tout cela ! Ma fille est sans doute morte, à cause de votre irresponsabilité !
Reyl jeta un œil aux princes dragons. Ils le regardaient tous, passablement inquiets.
- En tant que seigneur dragon, moi, Reyl, seigneur de Degry, place les restes de l’armée du weyr d’Orelyn entre les mains d’un de mes hommes. Vous, Gregor, n’avez plus leur commandement !